L’UNIVERSITÉ MAROCAINE : DES ÎLOTS, DES TOURS, ET LE SILENCE DES COULOIRS



Parfois, l’université marocaine me donne l’impression d’un vrai archipel. Des îlots, oui, séparés les uns des autres par une mer d’orgueil discret, de routines poussiéreuses et de silences bien repassés. N’est-ce pas là une étrange tragédie pour un lieu censé produire de l’intelligence collective, de la pensée vive, du débat, de la transmission habitée ? Je n’exagère pas. Depuis des années, en traversant des instituts, des facultés et des établissements d’enseignement supérieur, je vois se répéter le même spectacle : des portes fermées, des cours récités comme des prières sans foi, des collègues murés dans une souveraineté minuscule, convaincus parfois d’avoir atteint une forme terminale du savoir. Comme si enseigner consistait seulement à venir déposer une parole usée sur quelques tables, puis à se retirer dignement vers son quant-à-soi. C’est un délire institutionnel, presque administratif, où la fonction survit à la vocation, où l’habitude se grime en compétence, où l’ancienneté se prend pour une preuve de fécondité intellectuelle. Il est temps de dire que beaucoup vivent encore dans des tours sans fenêtres, persuadés d’habiter des phares.


Le plus troublant n’est même pas la distance ; c’est la pétrification. Il existe des enseignants qui répètent le même contenu durant quinze ans, avec les mêmes exemples, les mêmes références jaunies, les mêmes formulations mécaniques, comme si le monde, dehors, avait signé un pacte de non-évolution. Or le monde bouge, accélère, fracture les certitudes, recompose les métiers, redistribue les formes d’accès au savoir sous la poussée de la numérisation, des plateformes, des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Pendant que les étudiants vivent dans des écosystèmes saturés d’écrans, de flux, d’automatisation, de nouvelles écritures et de nouvelles angoisses, certains continuent à enseigner comme on ouvrirait une valise fermée depuis vingt ans. N’est-ce pas absurde ? Il y a là quelque chose de comique et de sinistre à la fois : un professeur parle de modernité avec un imaginaire fossilisé, invoque l’esprit critique à partir d’un polycopié momifié, prétend former l’avenir avec des outils mentaux qui refusent déjà le présent. Puis il s’étonne que ses étudiants décrochent, baillent, s’éloignent ou feignent d’écouter. Le texte universitaire devient alors ce que Roland Barthes aurait appelé une surface rassurante, un tissu d’autorité où le signe ne renvoie plus à une recherche vivante, mais à une simple conservation de posture. On n’enseigne plus ; on administre sa propre légende.


Mais le plus douloureux, peut-être, n’est pas l’obsolescence des contenus. C’est l’effritement du lien humain. En effet, l’université n’est pas seulement une machine à dispenser des cours ; elle devrait être une communauté minimale de responsabilité, de solidarité et d’attention. Ceci dit, combien ont oublié qu’un collègue malade n’est pas une anecdote logistique, mais un être qu’on visite, qu’on soutient, qu’on remplace s’il le faut sans transformer cet acte en exploit héroïque ? Combien ne comprennent pas qu’une collègue enceinte, proche de donner naissance, mérite davantage qu’un vague mot de circonstance, et qu’il est normal, simplement normal, de prendre son relais, d’assurer son cours, de protéger sa dignité professionnelle au moment où elle porte une vie ? Il faudrait pourtant si peu : un geste, un appel, une relève, une présence. Mais non. Chacun rentre chez soi après avoir “fait ses heures”, comme si l’université se réduisait à un passage chronométré entre un tableau, une chaise et une voiture garée dehors. Le campus devient un lieu de transit ; le collègue, une silhouette ; l’étudiant, une charge ; la mission, une formalité. Et l’on appelle cela, avec un sérieux admirable, la noblesse du métier. Quelle ironie. Quelle misère symbolique aussi.


À force, le drame prend une allure presque bureaucratiquement surréaliste. On croise des spécialistes de la communication incapables d’un geste fraternel, des défenseurs du savoir qui ne lisent plus, des pédagogues qui ne se renouvellent pas, des intellectuels qui redoutent toute remise en question comme une offense personnelle. Il est temps de rompre avec cette comédie de la hauteur. Le véritable enseignant n’est ni une statue ni un propriétaire de chaire ; il est un passeur inquiet, un travailleur du sens, un artisan du commun. Il actualise ses cours, écoute le monde, partage la charge, visite les malades, remplace un collègue, doute de lui-même, recommence. Sans cela, il ne reste qu’un décor : un bureau, quelques titres, une voix qui parle encore, et autour d’elle un vide très poli. Voilà peut-être la blessure la plus profonde : l’université, au lieu d’être une maison de circulation vivante du savoir et de l’attention, devient trop souvent un alignement d’îles déconnectées où chacun règne sur presque rien.



Dr Mahdi AMRI

Professeur de l’enseignement supérieur

ISIC, Rabat, Maroc


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